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ŒUVRE n°239 - TITRE : DÉCALE ÂGE - PLANCHE n°9/16 DE L'EXPOSITION REFOULÉE "UN MONDE VOILÉ"

La Théorie

DE LA FORME

La théorie de la forme, la « Gestalt », est d’origine allemande et remonte au début du XXe siècle. Elle définit les principes de la perception. Le postulat de base est le suivant : devant la complexité de notre environnement, le cerveau va chercher à mettre en forme, à donner une structure signifiante à ce qu’il perçoit, afin de le simplifier et de l’organiser. Pour cela, il structure les informations de telle façon que ce qui possède une signification pour nous se détache du fond pour adhérer à une structure globale. Cela s’applique à tous les sens.

L'Art que je pratique est basé sur le même postulat. Pour peu que la somme d'informations à traiter dépasse notre capacité de synthèse, on perçoit dans une œuvre ce qui nous est le plus facilement identifiable et l'on assemble objet par objet une réalité relative et cohérente issue d'un tri sélectif opéré inconsciemment qui nous définit. Mon Art consiste à favoriser l’émergence  sur une même composition d'une multitude d'interprétations possibles dont les plus extrêmes dans un équilibre ou rien ne prédominent afin que le sens de l'œuvre soit uniquement induit par le vécu de son interprète.

 

Les gens, au travers de l’interprétation de leurs ressentis, soulèvent le voile sur ce qu’ils sont sans fard. Dans la lecture d'une l’œuvre, inconsciemment, chacun se dévoile bien au-delà de son désir.

Imaginez une altercation avec un inconnu : celui-ci vous insulte sans vous connaître, instinctivement, afin de vous atteindre, il choisira les mots ou maux qui à son propre regard sont les plus blessants, forcément ceux qui l’affecteraient le plus. Dans le choix de ses insultes et sans même s’en rendre compte, l’agresseur vous dévoilera ses propres zones de fragilité.

 

C’est le sens de ma démarche : créer des miroirs qui révèlent à ceux qui s’y connectent quelque chose sur eux-mêmes, l’œuvre n’étant que le support dont l’inconscient a besoin pour se livrer. 

Interpréter une œuvre, c’est se l’approprier, entrer en résonance émotionnelle avec elle. Lorsque c’est le cas, l’œuvre raconte une histoire et donne du sens au tableau qui sans cette fusion d’affects n’en aurait pas.

 

Afin d'illustrer mes propos, voici un modèle simple de composition dans laquelle les extrêmes se côtoient sans se voir.

Je ne vais pas inventorier l’ensemble des lectures possibles induites par cette composition, mais juste en souligner quelques-unes.

Si vous faites partie de ceux qui portent un regard négatif sur le voile, dans ce plan large vous verrez une femme nue et désirable, avec un port de tête et une verticalité qui suggère l’assurance et l’estime de soi. Débarrassée du carcan du voile (symboliquement représenté par le tas de vêtements posés à même le sol au pied du poteau) elle semble revendiquer, dans cette nudité assumée, sa totale liberté.

 

La direction de la flèche et l’impression visuelle de proximité du mot freedom s'associent afin de favoriser et asseoir cette interprétation occidentale de l’œuvre.

 

Pourtant, à bien y regarder, les vêtements sur le sol se situent non pas derrière la femme nue, mais au-devant d’elle. À priori, ils ne lui appartiennent pas.

 

Sous cet angle, l’association de la femme, de la flèche, de l’inscription « freedom » et du tas de vêtements peut être interprétée d’une façon opposée à la précédente. Les vêtements deviennent une invitation à se vêtir, une alternative, lui permettant de s’extraire d’une société qui ne la perçoit que comme un objet.

Elle est nue, sans visage, sa longue chevelure brune voilant une partie de son corps tout en soulignant la chute de ses reins. Si le voile peut représenter une perte d’identité, la nudité exposée, pour peu qu’elle fasse l’objet d’une mauvaise lecture, peut aboutir au même résultat, c’est-à-dire à la déshumanisation de l’autre.

Pour favoriser l’appropriation de l’œuvre, je fais toujours en sorte que les forces en présence s’équilibrent, c’est un choix volontaire, quasi obsessionnel. Face à un groupe d’objets dont les charges émotionnelles se neutralisent, l’interprétation, par son apport d’affects, court-circuite la raison et libère l’émotion.

 

Dans la mesure du possible, l’ambiguïté doit être présente en tous lieux, elle me sert à égarer la raison au profit de l'instinct et permet à l'observateur d'y trouver son chemin. Entres deux choix possibles et d'égale importance, mécaniquement, de façon naturelle vous opterez toujours pour celui qui revêt le plus de sens à vos yeux. Ce n'est pas une opinion personnelle, mais un fait mainte fois démontré.

 

Ainsi, c'est dans cette libre association des objets, des symboles et des idées, propice à l'appropriation que l’effet miroir prend corps, libère son contenu et délivre son message.

Extrait n°1 de la Planche 9/16 - Exposition "Un monde voilé"

Par nature, la flèche représente la soumission à l’autorité. Afin d’accentuer l’impact émotionnel, je l’ai peinte en noire, couleur de l’islamisme radical et symbole du deuil dans la culture occidentale. Afin de contrebalancer l’influence de cette symbolique extrême, j’ai orné la flèche de points lumineux symbolisant l’éveil. Ils sont au nombre de cinq. En numérologie, ce chiffre représente la liberté, dans sa signification ésotérique il symbolise la vie, dans la culture orientale, porté en pendentif, il offre une protection contre les mauvaises énergies. J’ai choisi pour les touches de lumière un jaune solaire, symbole de vie, afin que la force résultant de ces nombreux symboles contradictoires soit neutre.

 

C’est dans cet équilibre des tensions où rien ne prédomine que naît la libre interprétation.

 

Afin d’intensifier le potentiel de la scène, le mot freedom est écrit en deux parties distinctes, « free » et « dom », une forme d’homophone signifiant « libre d’homme », par association de l’anglais free (libre) et du mot « om », phonétiquement « homme » (le « d » servant de liant aux deux termes). Dans le langage très sophistiqué de l’inconscient, le mot freedom peut revêtir plusieurs signifés.

 

Afin de synthétiser une pensée complexe, l’inconscient utilise avec amoralité, sans état d’âme, dans une logique paradoxalement sans affect et très personnalisée, l’intégralité de nos connaissances. Seuls le résultat et la préservation de notre intégrité mentale lui importent. Dans cet au-delà, mixer des langues différentes afin d’exprimer une pensée est assez courant.

Voici un exemple illustrant ma quête de neutralité et d'équilibre par l'usage d'une symbolique contradictoire.

Extrait n°2 et 3 de la Planche 9/16 - Exposition "Un monde voilé"

Chaque éléments de la composition comptent. Le diable est dans les détails.

La femme voilée est positionnée en dessous et à proximité d’un graffiti en langue arabe, qui représente un prénom : « Amir ».

Amir peut s’entendre comme « am here », c’est-à-dire « suis ici », sous-entendu « j’existe ». Il peut aussi s’entendre comme « âme-here », c’est-à-dire « il y a une âme ici ». Ou encore « âme hear », c’est-à-dire « âme entend ». Dans ces trois lectures est souligné le fait que sous ce voile il y a aussi un être.

Extrait n°4 de la Planche 9/16 - Exposition "Un monde voilé"

Voici une autre interprétation : Si je choisis comme porte d’entrée (cela sous-entend que je vais emprunter un point de vue différent du mien) les deux femmes en burqa (vêtement identifiable par sa couleur bleue et caractérisé par la présence d’une pièce de tissu grillagé au niveau des yeux), le quatuor flèche-freedom-burqa-niqab suggère une autre voie qui amène à une autre lecture. En effet pour ces deux femmes, suivre la flèche et opter pour le port du niqab revient à un changement majeur qui relativise le caractère radical du niqab. Cesser de voir le monde derrière un grillage est loin d’être anodin.

 

Dans mes compositions, il n’y a pas de place pour le hasard. Cette caractéristique essentielle se retrouve à l’identique dans l’élaboration d’un rêve. Ce n’est pas surprenant, puisque les deux ont en commun l’utilisation d’un même langage. Dans un cas comme dans l’autre, tout ce qui peut sembler à priori décalé, incongru ou déplacé est toujours d’une grande importance symbolique.

Extrait n°5 de la Planche 9/16 - Exposition "Un monde voilé"

Lors de l’insertion de l’enseigne néon « Hola Mexico », j’ai ressenti une certaine résistance intellectuelle à en accepter la présence. Ce sentiment d’hésitation, relié à l’ambiguïté qui m’apparaissait dans le choix de cette enseigne publicitaire, avait du sens. Ma liberté de décision était fortement phagocytée par une rupture douloureuse à laquelle une partie du contenu de cette enseigne me ramenait de façon claire et indiscutable.

Victime de la vivacité du lien personnel qu'avec l’enseigne j'établissais, mon attention fut dans un premier temps accaparée par la partie qui me parlait et n’était là que pour moi, soit la lettre « M ».

Celle-ci se détache clairement du reste du texte par sa taille prédominante et sa couleur verte fluo. « M », homophonie du mot « aime », était l’initiale du prénom de cette femme qui accaparait mon esprit, mais également la lettre manuscrite dont elle paraphait tous ses messages intimes. Même si l’enseigne m’interpellait fortement, à priori seule une partie de celle-ci (le M) semblait établir un lien tangible avec mon passé. Me sentant partial, j’ai donc cherché à prendre du recul afin de saisir l’intérêt

de l’enseigne prise dans son ensemble tout en l’insérant dans le contexte du voile. Mais le lien étroit qui me reliait à cette fameuse lettre de l’alphabet était si intense qu’il m’empêchait d’accéder à la rationalité et à l’objectivité nécessaire, propre à une bonne analyse.

 

En général, lorsqu’une symbolique personnelle s’immisce dans une œuvre, elle a tendance à accaparer l’espace et à nuire à la fluidité de l’ensemble. Une forme de pollution picturale, proche du lapsus linguistique, qui lève le voile sur l’état d’âme de son auteur, mais qui le plus souvent n’apporte rien de pertinent à son discours. C’est pourquoi dans mes œuvres ciblées – celles qui portent un titre –, afin d’en favoriser la lecture et l’universalité, j’ai tendance à effacer derrière moi toutes traces intimes de mon passage (histoire). Mais dans ce cas précis, seule une portion de l’ensemble m’étant réservée, rejeter l’enseigne ne me semblait pas une solution envisageable.

Si la lettre « M » n’apportait rien de plus à l’œuvre, avoir exploré le signifiant de sa présence m’avait permis de m’en détacher suffisamment pour réaliser qu’il n’en allait pas de même pour le reste de l’enseigne.

 

Une fois le « M » isolé, en quelque sorte extrait de l’ensemble, ce qui reste du texte initial est, à bien des niveaux, conçu pour être perçu et traité comme autonome : taille, police d’écriture et couleurs différentes (jaune orangé auréolé de trace rouge sang), terme « Hola » centré sur le mot « exico »… Une telle indépendance a force de raison.

 

Spontanément, s’appuyant sur la présence de ces femmes en burqa, mon esprit, par association d’idées, a interprété « exico » comme la contraction des mots « exciser et compagnie ». « Hola Exico » devenant « Bonjour, excisées et compagnie », j’ai continué à m’interroger. Dans un second temps, sachant qu’en espagnol le mot « i » signifie « et », j’ai pensé à « Holà ex & co », ce qui signifie « bonjour ex et compagnie ». Cette lecture est d’autant plus intéressante qu’elle possède la particularité de relier le « M » au reste de l’enseigne.

 

Un autre élément annexe, moins pertinent mais présent, vient valider la crédibilité de ces deux interprétations. Jouxtant l’enseigne, on trouve l’inscription en anglais « Enter » ; une lecture phonétique à la française de ce mot nous offrirait l’homophone « Hanter », lecture originale d’un

point de vue académique, mais caractéristique de la liberté associative dont jouit le langage de l’inconscient. La présence à peine maquillée de ce verbe me parle de cette femme dont l’abandon me hante, mais aussi de ces femmes voilées à l’aspect fantomatique qui hantent les lieux.

Ce lien établi entre « Enter » et « Hanter » est selon moi probant. Mais pour les lecteurs qui le trouverait non conventionnel, je peux ajouter qu’il existe trois autres homophones indiscutables offerts par ce mot qui renvoient à la même conclusion et plus encore... : « Hante ère », « Hante aire » et « Hante air ».

 

Voici, d’autres homophones plus traditionnels du mot « Enter » en lien avec les précédents : « Enterre » (oublie, dissimule) et « En terre » (mort).

 

Pour clore l’auto-psy de cet extrait d’une œuvre, je tenais à souligner sans plus de détails que la lettre « M » est coiffée d’un sombrero – « sombre héros » –, que le mot « open » (ouvert) est homophone d’« hope pain » (espoir et souffrance), mais aussi d’« hope haine » (espoir et haine) et de « Ô peine ». Ces trois homophones peuvent être reliés à cette partie triste et sombre de mon histoire, mais pas uniquement. En effet, le néon « OPEN » est positionné sur une fenêtre, symbole de transparence et d’ouverture, à l’aplomb d’un tas de vêtements colorés, cette proximité nous ramenant à notre sujet principal, le voile. Même si la présence du mot OPEN s’impose naturellement, vous remarquerez que seules les trois premières lettres du mot sont parfaitement lisibles, soit « OPE », homophone de « hope » reliant « l’espoir » au port de vêtements colorés.

 

Cette gestion d'objets et de mots à signifiants multiples, illustre encore une fois à quelle point cette stratégie de l’ambiguïté fait partie de mon arsenal. Elle me permet de provoquer l’émergence de nouvelles variantes et de favoriser une appropriation différente de l’œuvre. Outil indispensable, son utilisation est porteuse d’ouverture et me permet d’échanger avec le plus grand nombre.

YVES KRIEF

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